Danse théâtrale d'Egypte Quand la force et la beauté des traditions rencontrent l'expression et la créativité contemporaines

Formes & Esthétique Tarab

Béatrice Grognard offre une vérité nouvelle aux multiples visages de la danse théâtrale d’Egypte qui reflète la foisonnante diversité musicale de ce pays millénaire.

SHA’ABI

Les traditions sha'abi (terme générique désignant la sphère « populaire » - « sha’ab » : « le peuple ») puisent leurs origines dans les villages et les petites villes de toute l'Egypte. Elles jouent un rôle essentiel dans la vie des fellahs c’est-à-dire des paysans, des gens vivant à la campagne ou issus de la ruralité; pas une fête, pas une cérémonie ne se déroule sans que ne retentissent les accents du sha'abi.

Depuis de longues années, en s’inspirant de son premier métier d’archéologue, Béatrice fouille cet univers sha’abi pour en préserver l’essence et le teinter d’une recherche moderne essentielle, afin qu’il ne sombre pas dans l’oubli ou, pire, dans la caricature d’un folklore de pacotille peu inspiré.

Le « style Tarab » apporte un éclairage inédit à cet univers sha'abi répondant ainsi à l’exigence de cette musique qui, de par sa ruralité affirmée, requiert simplicité, limpidité, spontanéité, mais aussi puissance, subtilité et élégance car elle puise sa source dans le tréfonds des âges et a traversé les siècles. Cette survivance lui confère une flamme charismatique.

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Ces danses et musiques rurales significatives d'un vrai caractère d'identification d'une nation ou d'une région, ont peu changé à travers l'histoire. Le sha'abi englobe différentes traditions musicales et formes de danse. Certaines d’entre elles sont interprétées tant par les femmes que par les hommes et offrent ainsi une dualité technique et émotionnelle passionnante à explorer.

Le répertoire sha’abi est, peut-être, le plus complexe à interpréter tant la musique et ses multiples sonorités ne se livrent pas aisément. Il faut décrypter… Au premier abord, le sha’abi semble répétitif, lancinant. C’est s’engouffrer dans le piège qui veut que les musiques très traditionnelles n’offrent pas ou peu de diversité et de subtilité. Les nuances, les profondeurs, les abysses sha’abi demandent à être perçues et cueillies patiemment… La danseuse doit entreprendre un effort d’écoute, d’intelligence musicale et de courage d’interprétation pour faire éclore et briller l’univers sha’abi.

Les danses et les musiques sha'abi aux multiples facettes permettent à Béatrice Grognard de développer sans cesse son inventivité chorégraphique et son audace interprétative. Les musiques fellahi, nubi, saïdi, ghawazi lui offrent une palette d’univers toujours surprenants, qu’elle explore avec une curiosité insatiable et fait découvrir au fil de ses créations.

1. Saïdi

La musique saïdi de Haute Egypte (« Saïd » : « le Sud ») est interprétée, de façon virtuose, par l’une des meilleures troupes d’Egypte, mondialement renommée, « Les musiciens du Nil », menée par le maître de la rababa (viole à deux cordes), Raïs Mohamed Murad.

Depuis 2001, Béatrice œuvre avec cette troupe, dans une belle connivence, et développe un langage corporel et émotionnel qui traduit, avec précision, les multiples méandres et finesses de cette musique.

Plus techniquement, le répertoire saïdi exige d’utiliser son corps de façon « large », en ouverture, monumentale, avec une grande élasticité, en préservant le concept « du masculin et du féminin » qui se côtoient dans l’énergie et la puissance.

De nombreuses variations techniques et émotionnelles s’épanouissent dans ce répertoire vaste, où les rythmes, les cadences, les mélodies, les textes ouvrent la porte à des enchaînements et des transitions dansées riches et au caractère affirmé.

Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

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2. Ghawazy

Le terme « ghawazy » évoque la danse gitane de Haute Egypte dont les origines, lointaines, ne l’ont pourtant pas empêchée de perdurer pour être encore aujourd’hui pratiquée par quelques femmes.

La danse ghawazy n’a pas évolué au cours des siècles et, sans connotation péjorative, est limitée dans l’expression. Mais elle offre une leçon magistrale en termes de sobriété d’attitude, de solidité de l’axe vertical, d’extrême puissance et fluidité du bassin et de qualité d’enracinement des pieds dans le sol.

Béatrice a développé ce répertoire, donnant naissance à une danse ghawazy plus complexe et aux variations plus nombreuses. Sans modifier l’essence de cette danse très ancienne, elle en fait un savant mélange de don physique total tout en préservant la clarté des mouvements, la puissance des transitions, le tout dans un « calme bouillonnant ».

La danse ghawazy de Tarab : un mélange « explosif » d’intense féminité dans le mouvement, de communication moqueuse et rieuse avec les musiciens et le public, de « coups » de bassin, d’épaules, d’extensions extrêmes du corps, de sauts et de coups de pieds à faire trembler l’immuable sérénité du Nil…

Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

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En savoir plus sur le « répertoire sha’abi »

Béatrice aborde ces répertoires par le biais :

  • de l’histoire racontée dans les chansons
  • de l’inventivité des rythmes et des mélodies

Quelques exemples thématiques des chansons égyptiennes

  • La nostalgie d’un âge d’or enfoui et des êtres chers disparus. Des instants très mélancoliques mais qui permettent cet envol vers une Egypte à la fois élégiaque et emplie d’espérance
  • La demande de pardon à la Vie pour tout le mal commis. La tristesse fait partie intégrante de la poésie populaire chantée égyptienne
  • Les couleurs de la Vie : l’amour mystique, le désarroi face à l’absence, la joie extatique, le désir, la passion désenchantée ou couronnée mais toujours déchirante
  • Les jeux de mots, les subtilités de langage, la poésie des phrases
  • La joie et l’humour des textes, le naturel et la spontanéité des mots, l’envolée lyrique à la fois prompte, aiguisée et acerbe

3. Soufi

Ce répertoire porté à un haut degré de raffinement par l’illustre chanteur Sheikh Ahmed Al Tûni a touché et conquis Béatrice et l’a amenée à traduire, par le mouvement et l’émotion, un univers passionnant qui, jamais auparavant, n’avait été interprété, encore moins par une femme.

La rencontre, il y a plusieurs années, des deux artistes a donné naissance au spectacle « Al wegdann ».

Béatrice s’est littéralement « approprié » l’univers de Tûni en clarifiant, par le mouvement et l’expression, les idées et les sensibilités majeures du Soufisme : l’épreuve ancestrale, la passion dévorante, la révélation pressentie, la transcendance salutaire et l’ivresse libératrice.

Par son jeu théâtral flamboyant, une émotion et une expression dansées tantôt intérieures, tantôt puissantes et proches de la transe, Béatrice a su dévoiler, avec justesse et splendeur, la philosophie Soufi, emportant les âmes jusque dans les tourbillons de la danse sacrée des derviches.

Sheikh Ahmed Al Tuni est décédé le 17 mars 2014. Un immense artiste s'en est allé mais son chant et son âme perdurent intensément.

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Louxor 2010 : échange....Al Tuni & Béatrice....

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.Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

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Techniquement, le répertoire Soufi permet de développer une gestuelle riche, expressive, dotée de la diversité de mouvements nécessaire pour traduire les grands « états » de l’âme humaine.

S’ajoutent à cette panoplie de mouvements mettant en œuvre tout le corps, un tournoiement constant où la vitesse progressive s’installe en harmonie avec la musique et le chant qui montent, le tout accompagné de torsions et d’impulsions toniques de la colonne vertébrale, d’expression des bras et des mains qui traduisent les paroles, exigeant un ancrage parfait, une puissance musculaire maîtrisée, une capacité de concentration et de souffle régulier.

Sheikh Ahmed Al Tuni

« Originaire du village de Hawatka près d’Assiout, Ahmad al-Tûni est l’un des derniers grands munshidîn (chanteurs de l’inshâd dînî, le chant islamique) de Haute Egypte. La voix du munshîd s’élève et provoque la transe sufie à travers le dhîkr (souvenir, réminiscence). Le dhîkr prend sur la terre égyptienne, des allures de rite antique pour l’ivresse de tous et de toutes, inclus dans le hadra, un moment de rencontre spirituelle, ouvert, créatif, exprimant un large éventail de comportements émotionnels. Al-Tûni chante presque comme déclamait un comédien des temps anciens.

Il mime avec expression sa poésie, le balancement de son corps nerveux ponctue la virulence rythmique du dûff, du riqq, de la tabla d’Egypte. Al-Tûni évoque les anciens chanteurs, les mutrib, littéralement faiseurs de tarab, ceux qui provoquaient l’émotion des mots et de la voix. Les mots racontent l’histoire des prophètes, leur sagesse, leurs exploits ; la voix de al-Tûni déforme, module et façonne ces mêmes mots comme une véritable matière sonore. »

Al-Tûni, lyrique et voluptueux, évoque aussi l’amour, la joie extatique, le désir, la passion douce ou amère. Souffrance de la séparation, angoisse de l’absence, sentiment d’abandon du corps… Ce mélange de l’amour divin et humain fait du chant de Al-Tûni un diamant rare.

NUBIEN

La civilisation nubienne fut longtemps intégrée à la civilisation égyptienne. Pourtant, la Nubie est une entité qui possède des caractères culturels, artistiques, historiques, sociaux etc bien distincts. Les langues nubiennes constituent l’un des groupes rassemblés dans les langues soudaniques orientales, l’une des branches de l'ensemble nilo-saharien.

La danse nubienne permet à Béatrice de développer une approche et une interprétation uniques de ces musiques spécifiques. Elle magnifie l’extrême simplicité et épuration des mouvements issus de la tradition nubienne tout en préservant la puissance et le feu de la terre d’Egypte.

Elle explore les particularismes de cette expression dansée faites d’Orient et d’Afrique : extrême fluidité des déplacements, contrôle tout en douceur et subtilité des mouvements, douceur des épaules et de la ceinture scapulaire, clarté des postures et des attitudes propres à l'esthétique nubienne. La danse nubienne : fraîcheur et " légèreté tout en profondeur" qui font écho à l'âme de ce peuple très ancien du Sud de l'Egypte.

Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

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BALADI

« Baladi » signifie « de mon pays ». D’emblée, ce terme indique l’appartenance profonde de ce style musical à l’Egypte dédié à la flamboyante et sensuelle énergie de la femme. Le baladi n’est, en effet, dansé que par les femmes.

La musique baladi naquit, au début du XXème siècle, de la fusion des instruments et sonorités populaires égyptiens avec ceux venus d’occident tels que l’accordéon, le très belge saxophone, la clarinette et la contrebasse. Ces instruments ont apporté la touche « blues », « jazzy » au baladi qui reflète l’âme populaire égyptienne.

Le baladi, passionnant cheminement entre technique et émotion, est, avant tout, une célébration de l’improvisation et une conversation du cœur.

Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

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Grâce au baladi, les gens du peuple expriment à la fois la nostalgie des campagnes quittées au début du XXème siècle pour une nouvelle prospérité cairote, et l’attachement viscéral qu’ils portent à leur pays. D’autres y puisent l’indicible souffrance ou joie liées à l’amour. Le baladi, c’est toute la passion, l’humour, la force et la douceur du peuple égyptien.

L’univers baladi est vaste en termes de diversités sonores et de sensibilités musicales.

Techniquement, le baladi exige d’utiliser son corps de façon très compacte, tonique et réactive, en préservant le concept « du feu maintenu au tréfonds de ce corps » qui se doit de traduire, avec précision, toutes les nuances et impulsions de la musique.

CLASSIQUE

Le terme « classique » fait référence à la musique et la danse dont les origines lointaines sont intrinsèquement liées au soutien de l'élite égyptienne pour les arts et la culture. Avant la révolution musicale en Egypte, au début du XXème siècle, au coeur des palais et des riches demeures se produisaient des ensembles de musique savante appelés "takht" et comprenant un ûd, un qânun, un kamânga (violon), un nây et un riqq.

« Takht » est, à l'origine, un terme persan désignant l'estrade (ou le dais) où étaient assis les musiciens. Ce terme a fini par désigner l'orchestre lui-même.

Le takht accompagnait la danseuse et tous deux, profondément unis dans l'expression artistique, engendraient une atmosphère de « Tarab » ou "extase émotionnelle".

Ainsi, la danse de cour s'épanouit, reflétant des images d'une extrême élégance.

Aujourd'hui, par un travail empreint de minutie et de respect, Béatrice contribue à faire renaître le classique ancien, dit « de cour », et, grâce à une approche technique et esthétique volontairement moderniste, elle développe le classique moderne, superbe fusion des sensibilités et techniques orientales et occidentales.

Béatrice Grognard - Forme et Esthétique

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Dans les années 30, la musique et la danse classiques s’épanouissent pleinement, très appréciées par le public et largement diffusées par le cinéma égyptien et ses précieux films musicaux. Un changement se dessine alors : le takht s'étoffe, multiplie les violons et intègre, peu à peu, violoncelle, contrebasse, clarinette et même accordéon. Il se métamorphose en orchestre oriental où instruments occidentaux et orientaux se côtoient avec bonheur. C'est un bouleversement harmonieux pour l'univers musical égyptien porté par des compositeurs de talent tels que Zakariya Ahmed, Mohamed El-Qasabgy, Ryad El-Sombati, Baligh Hamdi, Mohamed Abdel Wahab etc.

Les recherches, le talent et la sensibilité de ces nombreux compositeurs et de leurs interprètes (Asmahan, Oum Kalthoum, Leyla Mourad, Abdel Halim Hafez, Farid El Atrache…) donnèrent progressivement naissance à des répertoires classiques nouveaux, ouverts à la modernité, vastes, diversifiés et complexes. Mais, parallèlement à cette extraordinaire créativité musicale, la danse, dans les années 70, est à bout de souffle : commercialisation à outrance et empreintes hollywoodiennes obscurcissent considérablement la beauté de l'authentique danse de cour et brisent ses aspirations à l'innovation et au renouvellement.